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Légionnaire toujours...

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Le Maroc et l'imagination.

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Les Annales coloniales 1931/01

J'ai, devant moi, sur ma table de travail, la carte dépliée du Maroc. Au crayon bleu, j'ai ligné,quelques sou- noms de villes, des noms célèbres de la poésie géographique et d'autres qui ne sont célèbres que- pour moi, quand mon imagination leur impose des images plus vraies sans doute que la vérité contrôlée par les yeux et les mystérieux enchantements de la photographie. Voici les noms dont le, grand, public ne peut ignorer la haute valeur décorative et sensuelle : Tanger et ses commerçants inquiets, Tétouan, Fez, Rabat et Salé, Meknès, Casablanca, Marakech.

J'ajoute à cette liste quelques noms qui, pour moi gardent une puissance sentimentale exacte et féconde : Dar Riffien où les légionnaires espagnols élèvent des cochons bruns connue des sangliers, Oudjda défigurée par l'hygiène et Bou Denib où je n'ai jamais mis les pieds.

Voici tout ce que je connais du Maroc, c'est-à dire tout ce que j'ai vu (Bou Denib excepté) du Maroc à un âge et dans une situation qui ne me permettait plus de me mêler au jeu et d'acquérir du mérite en laissant un peu de moi-même sur ces pistes d'ailleurs bien fréquentées par des Chrysler et des autocars repus.

Ceux qui ont vu comme il est utile de voir quand on veut plus tard extraire un certain profit de la connaissance pittoresque des choses sont les hommes qui ont sacrifié leur graisse et quelques espoirs assez choisis sur ces routes du Sud ouvertes à toutes les impressions poétiques faciles.

Ainsi le Maroc déroula devant mes yeux ses films éblouissants dont les mille images s'animaient dans cette lumière si merveilleuse qu'elle devenait plus lourde que l'ombre dans les froids pays du nord de la France.

Il fut un jour entre Marrakech et Casablanca où je me crus transporté au temps des diligences.

L'aventure rôdait peut-être sur la place Djemaa el Fna dont le nom sinistre permettait des associations d'idées conformes aux lois de cette chimère.

C'était au moghreb, le mot est plaisant, et-puis ill indique précisément que ce crépuscule de la nuit appartient à un pays dont les nuits ne sont pas peuplées d'apparences familières. L'heure trouble du coucher du soleil ramenait toutes les odeurs de Marrakech vers cette place où quelques éléments d'architecture européenne disparaissaient modestement devant l'excitation quotidienne d'une foule de braves gens qui obéissaient à des rythmes dont je ne pouvais guère imaginer l'importance et les effets. Sur la Place du Congrès des Trépassés des hommes et des femmes s'associaient, se dispersaient pour s'agglomérer de nouveau au hasard de leur fantaisie qui s'alimentait sans cesse aux forces inquiétantes de cette rue du Sud-Marocain où les tambours des petits danseurs chleuhs provoquaient des exaltations clandestines.

Pour moi, perdu dans cette foule de djellabas qui sentaient le suint, sans guide pour m'expliquer définitivement le mystère des choses, je ne tenais au sol réel que par mon verre de bière servi sur un vrai guéridon de zinc à la terrasse d'un petit café fréquenté par des colons de la région et des ouvriers d'origine un peu espagnole.

Des légionnaires maigres, au visage durci par les feux combinés de l'Afrique et du passé, mangeaient du bout des doigts des saucisses chaudes, dont le parfum occupait provisoirement tout l'espace jusqu'aux orangers de la Mamounia. En tenant ferme mon verre de bière je ne parvenais pas à concevoir ma présence sur cette place comme une réalité banale. Un autre personnage que moi-même, un personnage sans aucune importance, mêlait sa ridicule légèreté corporelle au roulement sourd des derboukas, au glapissement d'armes des castagnettes de fer, à toute cette joie gutturale qu'un porteur d'eau fraîche, couvert de cuivre et astiqué comme un chapeau chinois semblait porter sur ses jambes maigres. Le typhus rôdait sournoisement dans cette foule et je surveillais avec adresse une bande d'enfants et de longs vagabonds qu'un agent de police conduisait au centre d'épouillage, à quelques pas. L'aventure pouvait suivre leurs traces comme elles pouvait également se mêler à cette fureur écarlate dont un Européen quadragénaire assommait le
conducteur d'un fiacre tapissé d'une nappe ornée de dentelles parce qu'il hésitait à le conduire à l'Aguedal. Il faut dire que dans la voiture, à côté du gros Européen en complet marron, une marocaine voilée et impassible ruminait le véritable secret de cette scène anormale, inquiétante et riche en hypothèses de toute nature.

L'aventure accompagne ici les soldats de la Légion étrangère. Par origine et par principe, ils sont bons conducteurs de cette étonnante force lyrique qui donne à l'humanité une parure d'exception.

L'aventure est au bout des routes, au point même où elles se confondent avec le bled dans le triste paysage de tôle ondulée d'un dépôt d'outils. Au Maroc, l'aventure suit les routes au sol de fer pour atteindre l'heure trouble où le paysage devient parfois homicide : des fusils de diverses provenances peuplent la nuit d'éclairs rapides. C'est une fusillade nonchalante qui tient l'imagination en éveil jusqu'au jour où l'on apprend que la compagnie montée du Ne Régiment étranger a dix-huit hommes tués. La mort violente qui est la commère de l'Aventure entretient soigneusement son domaine. Elle est assise au bord de la route, au bord de l'Erg, quand l'autocar ventru attire les hommes du Sud vers l'aventure au pays des machines. Ils sont venus l'imagination farcie de légendes précises : les uns chevauchent des ânes et les autres poussent devant eux des chameaux fragiles et mélancoliques. La route, où des soldats à torse nu accomplissent une besogne à décourager un entrepreneur de travaux publics, apparaît belle et lisse comme un fleuve des régions tempérées. Les pieds des bêtes sonnent sur cette route qui semble une coulée de lave à peine refroidie. Le grand autocar ronfle faiblement, prêt à partir. Ceux du Sud dominent tous les réflexes qu'une imagination trop nourrie doit leur imposer. Ils renvoient leurs bêtes vers les dunes surveillées par les errants des compagnies sahariennes, et ils montent dans la machine infernale, le visage calme et presque désabusé, comme ceux qui accomplissent un geste quotidien assez fastidieux. Mais dans leur poitrine leur cœur bat plus vite et leurs yeux indifférents se referment sur des images presque désespérées.

C'est ainsi qu'ils gagnent la ville rouge, la place Djemaa-El-Fna... le pays merveilleux où les bicyclettes sont des gazelles et les fanfares militaires des apothéoses presque terrifiantes.

C'est aux endroits même où les hommes se groupent pour écouter la voix de leurs instincts que l'aventure choisit ses spectacles et disperse ses agents recruteurs. Ce n'est pas le décor d'un pays qui peut créer l'aventure, malgré toutes les ruses d'un paysage souvent tragique. L'aventure est une création cérébrale, l'homme la nourrit longtemps dans sa tête avant de se livrer aux hasards ainsi provoqués. En dehors de l'aventure militaire et de ses disciplines, le Maroc peut dérouler, à certaines heures un film d'une incomparable puissance.

Le mystère social pénètre parfois comme une brume opaque dans les medinas les mieux ouvertes et dans les mellahs les plus soumis. Là où règne le mystère social, l'aventure rampe comme une larve. Elle gémit, cette incroyable bête, car elle exige du sang humain pour prendre des forces et s'élancer dans un bond presque toujours imprévisible.

C'est en me promenant et en me faisant mince dans la foule silencieuse des nuits bourgeoises de Fès qu'il me semblait entendre les échos des grands films sonores dont l'humanité subit l'attrait homicide. Le YOU-YOll des femmes se mêlait aux coups sourds des tambours, une ghaïta pleurait quelque part comme une source dans la nuit. Toute la ville sentait la boucherie.

L'odeur du sang amollissait les jambes, les reins et les yeux. Les oreilles vivaient d'une vie surnaturelle.

A cette heure, le Maroc me paraissait tout à fait incompréhensible et l'homme en général plus près des rythmes de la nature qui ne sont pas précisément confidentiels

Une trompette barbare pouvait mettre le décor en marche et donner aux grands journaux d'Europe l'occasion d'exercer le courage et le talent de leurs correspondants de guerre.

Pierre MAC ORLAN.


Traduction

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