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A MADAGASCAR

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Le Monde illustré du 28/09/1895

 

Les lenteurs cruelles de cette interminable expédition, et les nouvelles désastreuses que l'on se décide enfin à nous communiquer dans toute leur douloureuse exactitude, sont à l'heure présente l'objet de toutes les préoccupations. Tous les regards se tournent vers cette île lointaine au climat meurtrier, toutes les pensées s'y transportent anxieuses, et l'on se demande comment on a pu se lancer avec tant d'imprévoyance et de légèreté dans cette funeste campagne, dont l'issue sera l'évidente victoire, si retardée soit-elle, mais à quel prix, puisqu'elle aura coûté la vie à tant de pauvres enfants dont nous avons salué le départ triomphal, il y a quelques mois, et qui dorment maintenant au fond de l'immense océan où l'on a jeté leurs cadavres.

Une lettre de notre envoyé spécial, M. Louis Tinayre, donnera mieux que nous ne le pourrions faire, une idée de ce qui se passe là-bas, et de ce qu'il y voit journellement. En voici quelques fragments, se rapportant à celui de ses dessins que nous publions aujourd'hui :

Suberbieville, 20 août 1895.

 


« Je vous envoie des dessins et une série de photographies, sur les seuls événements du moment.

« En effet, toute la colonne expéditionnaire est transformée en un immense convoi, soit de vivres, soit de malades. Tous les efforts du général Duchesne tendent à concentrer des vivres vers Andriba qui est le point d'où partira la colonne légère pour la conquête et l'occupation de Tananarive. Selon les prévisions, on pense prendre Andriba (où les Hovas se sont retranchés), vers le 25 août : dix jours pour organiser la colonne légère, et vingt jours de marche pour atteindre le but; de sorte qu'à la fin de septembre, si toutefois les prévisions sont justes, la campagne sera virtuellement terminée, tout au moins pour cette année.

« Mais, si le général arrive à Tananarive fin septembre, il n'en sera pas de même pour mes confrères et moi, car nous avons reçu par ordre du général la lettre suivante :

Camp de la Côte 750 18/8/95.

CORPS EXPÉDITIONNAIRE de MADAGASCAR

Le chef d'état-major

Cher monsieur.


Le général en chef, à qui j'ai soumis votre lettre du 14, me charge de vous informer qu'il ne verra pas d'inconvénients à ce que vos confrères et vous suiviez jusqu'à Andriba (qu'il compte avoir atteint avant la fin du mois) les troupes de la colonne.

Mais il est encore trop incertain des conditions dans lesquelles s'exécutera la marche ultérieure en avant, et des moyens qu'il devra employer en vue d'assurer le ravitaillement des unités de l'avant, pour pouvoir s'engager à entretenir dans la colonne réduite qu'il compte emmener ce que vous me permettrez d'appeler des bouches militairement inutiles. Donc, cher monsieur, toute liberté de manœuvre pour chacun de vous jusqu'à Andriba.

Mais, nulle assurance que vous puissiez ensuite pousser en avant jusqu'à ce que nous soyons arrivés à Tananarive; après quoi, nous espérons bien que les routes seront ouvertes largement aux voyageurs.

Veuillez transmettre à vos camarades l'expression de ma très cordiale sympathie.


Torcy.


« Il est vraiment dur pour un correspondant, de se voir arrêter juste au moment où l'intérêt décisif de la campagne va s'engager; et de perdre ainsi le fruit de tant de fatigues subies depuis des mois, dans l'espoir de recueillir, de visu le plus de documents possibles ; mais que faire en présence de la volonté du général Duchesne ? Dans ces conditions, je me trouve bien indécis sur le parti à prendre.


Attendrai-je à Andriba, où l'on manque de tout, et où la dysenterie fait de cruels ravages, ou retournerai-je à Majunga d'où je pourrais aller à la Réunion refaire ma santé bien ébranlée, et y attendre les événements ? Car, il ne faut plus songer à rester longtemps ici, où on en est arrivé à ne plus trouver de bras pour creuser les tombes. J'ai pu résister au climat meurtrier de Suberbieville, pendant bientôt trois mois : mais prolonger ce séjour serait dangereux pour ma vie. « Je vais donc partir pour l'avant ou pour l'arrière; mais il m'est en ce moment impossible de vous fixer à ce sujet, par courrier. Mes confrères, eux. s'en vont tous à l'arrière : Pagès retourne à Paris, en passant par la Réunion; Bourdouresque va se retremper par un voyage en mer autour de l'île, puis repartira pour la France; Fabert, lui, retournera tout simplement à Majunga; seul, Delhorbe (directeur du Comptoir d'Escompte avant d'être correspondant du Temps), attend l'ouverture de la route de Tananarive.

« Dans ces conditions, je me trouve tout seul, si je vois la possibilité de monter.

Je me porte assez bien pour l'instant, quoique la dysenterie ne m'ait pas complètement quitté.

« Mon dessin représente un convoi de vivres, dirigé vers l'avant, c'est-à-dire vers Andriba. Chaque fois que l'on se trouve dans la période de la lune, on en profite pour faire voyager les convois, une partie de la nuit. Cela évite la grande chaleur aux hommes et aux bêtes, et cela sans présenter le moindre danger d'accidents, en raison de la clarté intense que produit ici la pleine lune.


« On peut facilement lire au clair de lune.


« C'est très pittoresque de voir défiler cette longue ligne de voitures dans les sinuosités d'une route montagneuse des plus accidentées. C'est un spectacle d'autant plus impressionnant que la tranquillité et le mystère de la nuit viennent ajouter leur note à la grandeur du tableau.

« On dirait un long serpent sans fin, se déroulant dans le paysage, et marquant ainsi le relief du terrain.

« Quant aux photographies, elles vous diront toute l'impression poignante que vous cause la vue de ces interminables convois d'évacués. Bien que la joie s'exhale de leur bouche, à l'idée qu'on les dirige sur la France, la maladie qui les a marqués de son em- preinte profonde, aura vite raison de ces pauvres gens, et certes, beaucoup d'entre eux ne reverront même pas la mer. Ah ! elle aura coûté cher à la France, cette maudite route.

« Malgré le dévouement des médecins et des infirmiers, qui se tuent, les soins sont presque nuls car dans l'hôpital n° 3 qui ne doit contenir que 250 malades, on en a vu jusqu'à 600, avec 4 médecins seulement pour soigner tout ce monde.

« C'est épouvantable !

« Il faut compter de dix à quinze décès par jour.


« Dernièrement encore, les bras ont même manqué pour creuser les tombes, on a été obligé d'offrir des prix extraordinaires aux Sakalaves pour obtenir leur concours.

« Le pays est toujours désert, et c'est à grand'peine qu'on a pu trouver quelques bras.


« Je m'attendais à recevoir une lettre de vous par ce courrier ; mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce que la lettre se soit perdue, parce que la poste est très mal faite, et il ne peut en être autrement.


« Tout le monde est malade, et les sacs passent par tant de mains, que les lettres se perdent à plaisir.


« Le général en chef, pour avoir son courrier se le fait porter par courrier spécial ; mais vous comprenez bien que tout le monde ne peut pas en faire autant. Personne ici ne reçoit son courrier complet.


« Louis Tinayre. »


En raison de la lettre qui lui a été transmise par le chef d'état-major du corps expéditionnaire, et dont on a lu le texte plus haut, M. Tinayre, qui est parti l'un des premiers pour Madagascar et qui reste dernier sur la brèche, avec le correspondant du Temps, se voit désagréablement entravé dans sa mission, et dans l'impossibilité provisoire de poursuivre sa campagne si vaillamment entreprise, et qui nous a valu depuis son origine jusqu'à ce jour, la communication très régulière de documents si fidèles et si originaux.

Tandis que tout le corps expéditionnaire s'est appliqué à témoigner le plus de prévenances possibles aux journalistes accrédités, le général Duchesne ne se doit-il pas à lui-même de faire mentir l'opinion répandue depuis longtemps, de son aversion pour la presse en général, et pour les journalistes en particulier.


Il faut encore espérer que le commandant en chef de l'expédition reviendra sur une mesure essentiellement vexatoire, et qui atteindrait surtout le public avide de renseignements et de documents véridiques sur tout ce qui a rapport à une expédition jusqu'à présent désastreuse et funeste.


Traduction

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