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L'analyse de la réponse à une supplique

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Article paru dans le N° 87 du bulletin de l'ASAF.

 

LE JOURNALISTE ET LE SOLDAT

 

Il y a quelques semaines, sur son blog « Secret Défense », le journaliste de libération Jean-Dominique Merchet opposait une fin de non recevoir à une lettre ouverte écrite par le Capitaine Augustin de Cointet. Ce dernier ne demandait pourtant rien d’exceptionnel. Après la mort au combat d’un de ses légionnaires en Afghanistan, il suppliait seulement les journalistes de mieux rendre compte des situations sur le terrain.


Le coeur serré par les compte rendus laconiques et pessimistes de la presse, il implorait de décrire avec plus de détails la somme d’expertise, de sang froid et de maîtrise qui accompagne les progrès des forces de la coalition dans des zones naguère livrées aux insurgés. « Il faut que tu m’aides, car j’ai l’impression que dans la précipitation du spectaculaire on le tue une deuxième fois. », écrivait-il, déterminé à honorer la mémoire de son légionnaire pour donner un sens à son sacrifice.

Cette poignante et légitime requête ne reçut d’autre réponse qu’un pauvre témoignage de compassion, teinté de paternalisme. Il était aussi accompagné d’un sophisme dévastateur expliquant que la guerre menée en Afghanistan, pour n’être pas populaire, n’était pas la guerre de la France. Sous cette apparente logique accrochée à la vox populi, perce en réalité la maladie des amalgames, cette plaie de la pensée rapide qui, à partir de prémisses justes, égare le raisonnement vers des conclusions contestables.

Rendre compte de tout ce qui se passe

En substance, Jean-Dominique Merchet refusait à Augustin de Cointet l’aumône d’une information complète et détaillée en se réfugiant derrière le double paravent de l’opinion publique et de sa conviction personnelle que la guerre, réplique d’un conflit colonial, était perdue d’avance : « C’est ma conviction. De cela vous rendez compte assez tôt ».

Dans sa réponse, il respectait la douleur et le désarroi de notre Capitaine - c’est le moins qu’il pouvait faire -, mais au fond, en refusant de répondre à sa requête, il trahissait sa mission de journaliste, qui est d’abord d’exposer la réalité des situations telles qu’elles sont.


S’il est vrai qu’il faut rendre compte des embuscades meurtrières, des hésitations de la coalition, des bavures, de la corruption des chefs afghans et de la culture du pavot, l’objectivité minimum qu’on est en droit d’attendre d’un journaliste - et c’est précisément ce que demandait Augustin d’une manière si pathétique, voudrait aussi qu’il décrive, sans arrière-pensée, les efforts et les succès des forces engagées avec les militaires afghans pour vaincre le cancer des Talibans.


Pour renforcer sa thèse du conflit perdu d’avance, JD Merchet a même poussé le sophisme jusqu’au rappel de nos échec coloniaux en Algérie et en Indochine. Quelle réponse indigente faite à un homme submergé par le drame intime du Soldat qui, s’interrogeant sur le sens de la mort au combat, demandait seulement que la presse rendre compte de tous les faits, en évitant de choisir seulement ceux à charge, comme le ferait une « cinquième colonne ».


« Aidez cette population qui désormais, d’elle-même, dénonce l’insurgé. Je vous en conjure, parlez des projets d’essor qui peuvent et doivent être proposés, venez compléter l’oeuvre de pacification par celle du développement », lui écrit en pure perte Augustin. Et encore : « Aussi, aide-moi à honorer la mémoire de cet ardent légionnaire. Qu’on ne gâche pas sa dernière tâche, qu’on ne gâche pas sa mort. Qu’on n’offre pas une victoire de communication à l’adversaire fébrile. »


A quoi, JD Merchet, journaliste, sûr d’avoir raison, ose répondre, sombrant dans un défaitisme cynique, qui se pare du masque de la lucidité: « N'en demandez pas plus mon capitaine, ou alors, vous risquez d'être déçu par votre pays ».


Comprenons nous bien, Jean-Dominique Merchet, estime la guerre moralement illégitime parce qu’elle n’a pas le soutien de l’opinion publique et qu’il n’en perçoit pas clairement le sens. Il a aussi fait son analyse géopolitique et estimé qu’elle ne pouvait pas être gagnée. C’est son droit. Il a même écrit un livre sur le sujet : « Mourir pour l’Afghanistan » qui décrit le conflit comme un piège, en y ajoutant quelques remarques bien senties sur les dysfonctionnements de la coalition, ses erreurs et ses lourdeurs pataudes, sans oublier la somme des contradictions françaises.

Comme lui, j’ai des doutes sur l’efficacité des stratégies de l’OTAN, même après les ajustements tactiques du Général Mac Chrystal. Au total, le fait qu’aucun des pays voisins, directement concernés par le conflit – la Chine, le Pakistan, l’Inde, et, bien sûr, l’Iran - ne s’implique dans ce combat, tandis que l’obsession du retrait taraude les hommes politiques occidentaux, jette encore une ombre sur son issue.


Mais son analyse, qui se réclame aussi des déboires des envahisseurs historiques de l’Afghanistan et s’appuie sur le déterminisme géographique et cultuel de ce pays de l’extrême, est de l’ordre du pari. Même si ce dernier est étayé par une logique, il n’a rien à voir avec les faits.


Car au fond, personne ne sait – JD Merchet pas plus que d’autres - comment ce conflit se terminera.


L’ambiance générale dans laquelle baignent les opérations pourrait en effet changer, pour peu que les stratégies s’adaptent encore. Que l’opinion publique bascule en Afghanistan, que les familles souhaitent une meilleure école et un meilleur avenir pour leurs enfants, que la coalition accumule quelques succès, que la corruption et le népotisme diminuent. Et qu’enfin, un arrangement soit trouvé, même à la marge, avec la Chine, l’Inde et le Pakistan pour mitiger l’empreinte occidentale de l’opération et priver les insurgés de leurs refuges.


Vaste programme dira t-on. En effet. Mais il est à la mesure de l’enjeu : Lutter contre un péril unanimement reconnu qui défie les prescriptions essentielles du droit international et du droit des individus. Une menace que même les pays limitrophes ont identifiée comme telle. Même si, enfermés dans leurs rivalités, et rendus perplexes par les hésitations de la coalition, décidément trop proche d’une machine de guerre occidentale, ils hésitent à s’impliquer.


Et si demain deux ou trois attentats suicide, que personne ne souhaite, secouaient Paris, la presse, à la remorque de l’opinion, continuerait t-elle à rabâcher que cette guerre contre le régime qui a abrité Al Qaida, prosélyte du terrorisme planétaire antioccidental et qui inquiète même la Chine, le Pakistan et l’Inde, ne serait pas celle de la France, pays déjà mis en effervescence par l’apparition de quelques dizaines de burkas ?


Mais là n’était pas, répétons le, l’objet de la supplique d’Augustin. Il ne voulait pas convaincre la presse que la coalition allait réussir, ni que le conflit pouvait tout aussi bien devenir populaire chez nous, si les circonstances changeaient.


Non, il s’agissait seulement d’une requête toute simple : qu’un journaliste français fasse son travail. Qu’il présente les faits, rien que les faits, mais tous les faits, quels qu’ils soient. Ceux qui portent l’angoisse de l’échec, comme ceux qui rehaussent l’espérance et le moral des combattants et, pourquoi pas, de l’opinion. Sans les occulter ou les polluer par des hypothèses mortifères, qu’il appuie sur des amalgames faciles, pour conforter une thèse d'autant plus populaire qu'elle suit la ligne de plus grande pente du renoncement.

François TORRES


Traduction

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