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Michel Viala, le bruit de mon silence

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«Les clochards m’ont appris à vivre»

Michel Viala. Un homme à mille vies, fossoyeur, auteur, poète, légionnaire, puis clochard, au risque de se perdre. Aujourd’hui, Viala, l’auteur de théâtre, revient en force. Enfin.
C’est lui ou c’est pas lui? La question se lit dans les regards des habitués croisés dans les sous-sols de la gare Cornavin. Est-ce bien Michel, l’ancien barbu à cheveux longs, cet homme bien mis, bien peigné, bien rasé, en costume du dimanche? La trogne est la même pourtant, de ces trognes à la Michel Simon, où l’amour, l’alcool, les cigarettes et les passions se sont disputé le territoire. Et la comparaison avec le grand comédien suisse n’est pas fortuite; à sa manière, Michel Viala est un Boudu sauvé des eaux, si ce n’est que ses eaux à lui n’étaient jamais au-dessous de quatorze degrés.
Avant de rentrer dans un EMS, il a vécu plusieurs années comme SDF, abandonnant appartement, confort, et tout ce qui était attaché à son statut d’auteur reconnu et joué dans le monde entier. «J’ai été clochard pour mieux comprendre, comme Jack London qui s’est immergé dans le Bronx. Mes amis de fortune m’ont enseigné à apprécier le temps, appris qu’il ne faut se venger de rien, le temps s’en charge. Tu remarqueras que le temps est un élément important dans mes pièces. Dernièrement, j’ai écrit sur le CERN, ça me passionne ces histoires de vitesse de particules, de quarks; tu savais qu’il y avait un quark du charme, un quark de la beauté?»
Aujourd’hui, dans son Petit Bois de Céligny, une enclave genevoise sur terre vaudoise, il apprend «à vivre jusqu’à cent ans» avec un monsieur de quatre-vingt-sept ans qu’il embrasse tous les matins. Voix rauque à cause de la fumée mais aussi des milliers d’histoires qui sont passées par sa bouche. «Vous lui donnez un mot, nous avait dit à son propos l’éditeur Campiche, qui publiera son théâtre à l’automne, il vous fait une histoire.» Vraie ou fausse, peu importe. Quand il fait faux bond en pleine représentation un jour de 1968, qu’il raconte plus tard qu’il a participé à un attentat contre le consulat israélien à Munich, et a reçu un coup de couteau dans le dos, on le croit. Une explication tellement plus poétique que la cuite.

Tragédie grecque

«Il m’est arrivé une chose incroyable» est une phrase qui revient en boucle dans sa conversation. «Je t’ai raconté la fois où on s’est déguisés avec un copain en femmes voilées sur le quai de gare? Et celle où je tendais la main à cause d’un rhumatisme quand une dame m’a refilé cinquante francs. Je suis allé acheter du pinard pour tous les copains!»
Son quartier d’enfance est à deux pas. Il est né Claude Tissot, aux Pâquis, le 17 mai 1933, en compagnie d’un jumeau. Si Viala a si bien lu les tragédiens grecs et les a adaptés dans son théâtre, c’est que le matériau qui fait les grandes trames était largement à disposition dans sa propre histoire. Un père marchand de vin qui battait la mère sous l’emprise de l’alcool. Divorce. Un frère qui se suicide à l’âge adulte et dont la mort a longtemps hanté l’écrivain qui en a fait un livre. «Petits, on échangeait les rubans de couleur qu’on nous mettait pour nous reconnaître. J’ai même fait de la prison à sa place. Mon frère a tué son fils toxicomane au cours d’une rixe.» Des larmes, soudain, dans les petits yeux qui scannent votre réaction. Le jumeau de Michel n’a pas reçu des fées, penchées sur le berceau, le même don de cautériser les blessures de la vie par l’écriture. «Viala écrit par un besoin naturel, comme il respire, pour cracher ce qui lui pèse, pour libérer des fantasmes dangereusement envahissants», disait François Rochaix, directeur du Théâtre de Carouge. C’est toujours vrai.
L’homme a connu mille vies, tour à tour fossoyeur, décorateur, légionnaire à Sidi Bel-Abbès, comédien, auteur, scénariste, le tout mâtiné d’un esprit anarchiste et républicain. Jamais cessé d’écrire, qu’il soit au paradis ou en enfer. Au plus fort de son séjour chez les SDF, il a écrit une pièce dans la cave d’un bistrot espagnol des Grottes. «Le patron aimait me voir déclamer du García Lorca sur la table. Il m’a offert un plumard près des caisses de rioja où j’écrivais Saddam et moi.»
Serait tombé dans un fjord lors d’une tournée. «Trois Norvégiennes à poil m’ont sauvé la vie. Tu vas croire que j’invente, mais c’est vrai. J’ai été dans la même école que le roi des Belges à Genève. Un jour que je jouais Prométhée en Belgique, nu avec seulement une coquille Saint-Jacques, Baudoin est venu dans ma loge. Il m’a emmené au bistrot.»
Les plus jeunes ne l’ont peut-être jamais su, mais Viala n’était pas n’importe qui dans les années septante. Joué d’Avignon en Ouzbékistan. Un auteur qui a toujours revendiqué sa fibre populaire. «Mes pièces sont efficaces, tout le monde comprend; Besson, c’est trop intellectuel pour moi!»
Il a consigné le scénario de L’Invitation de Goretta et son nom est lié à ceux de Bideau, Aufair, Probst. La Veuve noire, une série TV qui connut un succès européen, il en a signé le scénario et perçoit encore des droits d’auteur pour Sandra, le scénario du film de Dominique Othenin-Girard tourné à Hollywood. «Je vivais dans une roulotte, j’ai même été engagé pour faire le cow-boy dans un western. J’adore Jack Palance, à qui je ressemble, paraît-il. Bref, je devais rentrer dans le saloon, me faire tirer dessus et tomber sur le dos. À la quatrième prise, je leur ai dit merde, c’était trop douloureux!»

Abbés et putains

Il la joue bravache. L’artiste revendique toujours en lui la liberté d’exister de mille et une façons. «Ma différence avec les autres clochards, c’est que je savais que je pouvais à tout moment retrouver ma vie d’avant. Tu vois, là, les consignes automatiques? J’avais un casier où je mettais un smoking pour aller au Bataclan, et un autre pour les habits donnés par Caritas.»
En règle avec le diable et le bon Dieu, l’ami Viala, fréquentant les abbés comme les putains. «Ils se croisent au Petit Bois, ça me fait de la visite.»
Dans sa chambre célignote, justement, des murs couverts de petites choses essentielles à ses yeux. Plusieurs feuilles de calendrier arrêtées le jour de son anniversaire, qui est aussi celui de Gabin, dont la photo est non loin d’une carte postale de Samarcande, car le théâtre de Viala a voyagé sur la route de la soie. La photo de Lady Di près de celle de ses petits-enfants.
Inclassable Viala qui se lève la nuit pour observer la constellation Véga dans le ciel et confier encore et toujours à son ordinateur portable les cris que lui inspire le monde. Ses 431 décasyllabes sur le président Bourguiba sont étudiés en faculté et les professionnels se demandent encore où cet autodidacte a pu apprendre aussi insolemment à maîtriser la prosodie.
Mystère d’un homme qu’on ne peut réduire à ses coups de théâtre. Mystère d’un artiste qu’on croyait déchu et qui revient des sombres coulisses par la grande porte. Aucun regret et aucune croyance en une autre vie rédemptrice. «Si c’était possible, j’aimerais quand même revenir en femme. Je n’ai jamais rien compris aux femmes… T’as encore deux minutes, je t’ai déjà raconté ma visite au Vatican?»

PATRICK BAUMANN, L’Illustré

Traduction

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